mardi 28 novembre 2017

Construire une charrue


Tout le monde connaît la légende plaquée or, d'un magnat qui serait parti de rien et aurait commencé à bâtir sa fortune en vendant de la limonade aux passant-e-s. Belle farce jouée dans le meilleur des nouveaux mondes. Je ne connais pas la recette de cet élixir de richesse et suis donc probablement condamné à ne pas m'enrichir. Le seul ruissellement que je puisse espérer est la chute fortuite d'un billet de 50 euros de la poche d'un-e bourgeois-e. Pragmatiquement, ma force de travail, un peu de connaissances et d'expérience pourvoiront encore un moment, je l'espère, à ma subsistance. A quoi bon "parvenir" ? Je vais déjà où bon me semble ?

En tous cas, cette petite histoire bidon m'est revenue en discutant avec un ami. Nous évoquions les expériences d'enfance fondées sur le démontage-remontage d'appareils parfois défectueux mais plus souvent victimes de notre curiosité. L'ami en question avait excellé à défaire un réveil mécanique jusqu'à ce que de petits ressorts ne quittent définitivement leur logement. Le temps s'est alors arrêté. Illusion qui aurait pu ouvrir une carrière de magicien si l'option avait été saisie au Ô temps suspends ton vol.

Cela m'a rappelé un moment fondateur, une de mes premières expériences de mécanique vélo. La première étant, je crois, la pose de rustines où, très jeune, j'étais plus concerné par l'eau de la bassine que par l'aboutissement de l'opération. Ma première entreprise de taille en plein in-conscience s'est abattue sur le vélo de mon père. Je devais avoir autour d'une dizaine d'années. Le dernier catalogue de La Redoute avait amené au fond du bocage la mode naissante du vétété. On parlait de "vélo-cross". L'engin, un Motobécane je crois, n'était pas très abouti et ressemblait à un BMX trop bien nourri. J'étais fasciné par la présence, sur le tube central, d'un sélecteur de vitesses tellement massif qu'il évoquait la boîte de vitesse du tracteur que je n'avais pas (mais plus pour longtemps) le droit de conduire. Le potentiel d'imagination était tout entier concentré dans ce sélecteur. Avec ce vélo-tracteur j'allais pouvoir délaisser mon demi-course et les routes environnantes pour me lancer à l'assaut d'innombrables chemins sur lesquels je tracerai moi aussi un sillon.

Mais, Noël était loin et j'avais conscience que je ne trouverai pas de vélo sous le sapin. Pas la peine de pigner. La présence silencieuse du vélo de mon père dans une remise me vint à l'esprit. C'est sans accord parental que je mis la main sur le butin. Après tout, grand adepte de la marche je n'avais jamais vu mon père pédaler.

Le vélo présentait certains pré-requis indispensable à la réussite du projet de sa conversion en vétété. Les pneus étaient nettement plus larges et crantés que sur mon demi-course. Il disposait également d'un cintre plat. Pour le reste j'allais improviser. La présence d'une paire de gardes-boue et d'un éclairage à dynamo nuisait à la ligne générale du vélo. Le freinage était correct mais si je voulais faire des dérapages conséquents et lever la poussière des chemins il allait falloir ajuster tout ça.

Dans une ferme, ce ne sont pas les outils qui manquent, d'ailleurs j'emploie encore certains de ceux que j'y ai accaparé. Seul hic, ces outils sont destinés à l'entretien du matériel agricole. Si vous additionnez outils surdimensionnés pour le vélo et connaissances enfantines sous-dimensionnées, vous obtenez sans grande surprise un résultat catastrophique. Après deux ou trois heures de marteau-tournevis-pince coupante, j'arrive à peu près au résultat escompté. Je dis bien à peu près, car si l'aspect esthétique me convient, la partie mécanique a pâti de mon intervention. Les freins m'ont donné du fil à retordre et j'ai dû me séparer de l'un d'eux.

Le résultat n'est pas optimal mais je sais faire de nécessité vertu et je me fais suffisamment de films en roulant dans les chemins pour être pleinement satisfait de l'ouvrage de démolition que je viens d'effectuer. Je peux mettre La Redoute à la poubelle (sauf les pages avec les dessous), je suis équipé d'une vraie charrue bien que le bœuf ne soit pas devant mais installé sur une vieille selle en cuir.

Il m'a fallu bien des années pour réaliser que j'avais détruit un vélo Petit-Breton mono-vitesse qui avait survécu sans encombres à une guerre mondiale. Les garde-boues étaient probablement martelés, et le feu avant en obus très classe. Du passé j'avais fait de la ferraille. Un fléau.

Quelques mois après mon forfait, un de mes "vieux", ­ car plus âgé de deux ans, ­ voisins s'était vu offrir le modèle original. J'étais tellement impressionné par la bête que j'avais décliné sa proposition de l'essayer. Ne sachant pas comment utiliser la "boîte de vitesses", j'avais eu peur de me ridiculiser.

Je me sens toujours un peu honteux quant à mes débuts de mécano et n'en ai jamais parlé à mes parents. Le plus surprenant est que je ne me souviens d'aucune engueulade qui aurait découlé de la découverte du pot-aux-roses. Pas de leçon de morale. Pas la moindre brimade. Ceci explique peut-être pourquoi je n'exhume pas cette affaire devant mon père. Trente ans ont passé, mais elle reste sensible et le temps de la prescription n'est toujours pas venu.

2 commentaires:

Cyclusvisviva a dit…

Quand est-ce que tu repasses par l'imprimerie ?
Un best of pour les dix ans ?
Sélectionné par les lectriceurs ?

john deere a dit…

Je ne sais pas si cyclusvismachin fait du 2nd degré, l'a jamais été facile à capter c'te beste, mais ce serait une idée.
Les aventures à la Frapp****, j'aime bien, je situe bien l'atmosphère. Mais je me rappelle aussi de bonnes anecdotes déjà éditées dans des fanzines...
Allez, repasse à l'imprimerie, fais-nous un truc. Allez, steuplé...